La sécession douce
Une imposture du nationalisme conservateur
C’est une histoire que j’ai déjà racontée mais qui ne perd rien à être répétée.
Un homme qui a travaillé à l’élection de Jean Lesage en 1960, puis à celle de deux maires de la ville de Québec, m’a un jour confié s’être engagé en politique « pour les affaires ». À ses yeux, il n’existait qu’un seul motif raisonnable de participer aux foires d’empoigne que sont les élections : y nouer des relations utiles. Il me révélait cette conviction non par esprit de provocation, mais par affection. Ce vieil homme m’aimait bien et il désirait s’assurer que je ne me méprenais pas sur la nature de la vie en société. Les institutions du pouvoir, m’a-t-il expliqué, sont au mieux un club social, mais le plus souvent, elles ne sont qu’un prolongement du système de la concurrence qu’est l’existence. Rien de plus.
La transformation de l’État québécois au début des années 1960 a été fulgurante. Le régime conservateur de Maurice Duplessis avait empêché le Québec d’emboîter le pas aux réformes sociales adoptées aux États-Unis 25 ans auparavant. Il s’agissait, en gros, de se mettre à la page du New Deal. Ce rattrapage s’est effectué en vitesse et a été spectaculaire : création de nouveaux ministères, professionnalisation de la fonction publique, constitution d’une technocratie sociale, planification politique de l’économie, la disparition du « Canadien français » et la naissance du « Québécois ». Or, tout ce bouillonnement qu’on a appelé la « Révolution tranquille » n’avait été pour cet homme d’affaires qu’une foire commerciale lucrative et divertissante.
Entre 1960 et 1966, le nombre de fonctionnaires a presque doublé au Québec et, prenant la mesure de ce fait, cet entrepreneur avait cherché à en tirer profit. Il avait ses entrées au gouvernement, après tout. Mais encore fallait-il avoir un peu de flair, trouver le bon créneau, savoir tirer son épingle du jeu.
Il lui fallait résoudre pour son propre compte la seule question qui importe en politique : que faire ?
Après mûre réflexion, il en est arrivé à la conclusion que tous ces nouveaux serviteurs de l’État allaient bien devoir accrocher leurs manteaux. L’État-providence supposait la multiplication des vestiaires. Il s’était donc lancé dans la vente de cintres, non sans succès : « J’ai fait beaucoup d’argent », se réjouissait-il.
Il fallait y penser, en effet.
Cette anecdote, rappelle bien sûr qu’il y a toujours des personnes qui ne voient jamais plus loin que leur intérêt. Mais elle témoigne aussi d’une époque où les désirs capitalistes demeuraient malgré eux subordonnés à l’édification de la souveraineté politique; où l’idée d’être maître chez nous instrumentalisait l’économie.
Nous assistons désormais au mouvement inverse. Les institutions qui forment le corps de la nation ne sont plus d’aucune utilité pour les ultra-riches et leurs entreprises. Alors, ils abandonnent la démocratie. Cette vielle chemise usée à la corde. Et partout, l’économique instrumentalise le politique.
Dans un courriel envoyé à Peter Thiel, en 2016, Jeffrey Epstein se félicite ainsi de l’aubaine que l’effondrement de l’ordre mondial promet dans le sillage du Brexit. Ce «retour au tribalisme» offrira des «opportunités d’affaires» incroyables. Peter Thiel est un milliardaire de la Tech qui a fait sa fortune avec PayPal et Facebook. Il possède Palantir, une entreprise de logiciels spécialisés dans le maintien de l’ordre (lire : la surveillance algorithmique). Ce libertarien déclare à qui veut l’entendre qu’il ne croit plus que «la liberté et la démocratie soient compatibles ». Il plaide pour réduire la souveraineté politique en une entreprise commerciale comme une autre.
Cela n’empêche pas Thiel de soutenir à coups de millions JD Vance, la figure de proue du nationalisme conservateur américain. Vance doit sans doute sa fulgurante ascension politique au soutien du richissime entrepreneur. Ce milliardaire, bien entendu, se moque du sort de la nation. Quand ces milliardaires agitent des drapeaux ou parle d’identité, ce n’est que pour s’assurer que les gouvernements en place soient assez populaires pour limiter les risques de contestation sociale. Sans plus.
Ces riches forment en réalité une caste transnationale qui prend et dépèce tout : les peuples, les États, les territoires, les épargnants et, si on lit les dossiers Epstein, jusqu’aux corps des femmes. Pour eux, comme l’explique sans gêne Stephen Moore, membre de la Heritage Foundation, et ancien conseiller de Donald Trump : « le capitalisme est plus important que la démocratie». Et il l’est assurément plus que la patrie.
Dans Le capitalisme de l’apocalypse, l’historien Quinn Slobodian montre que pour cette caste, la liberté, c’est la «sécession tranquille». Partout, cette nouvelle aristocratie érige des murs, échappe aux charges fiscales, se met à l’abri des lois communes. Depuis 25 ans, la moitié des nouveaux projets immobiliers du sud et de l’ouest des États-Unis sont les lotissements à accès restreint (gated community). Slobodian dénombre 5400 zones économiques spéciales sur la planète, paradis fiscaux, zones franches ou espace juridique privées, un nombre de territoires d’exception largement plus grand que celui des nations souveraines. Placées sur une carte, ces zones laissent l’impression que les pays ont été poinçonnés par on ne sait trop quel contrôleur maléfique.
Le grand renversement du monde actuel prend sa source dans ces troués. On accuse les immigrants de ne pas s’intégrer, de vivre en vase clos, de menacer la cohésion nationale. Pourtant, le groupe le moins intégré aux sociétés occidentales n’est pas celui qui traverse les frontières pour travailler, mais celui qui possède les moyens de s’en affranchir.
Jadis, les riches dépendaient encore des villes qu’ils habitaient, des institutions qu’ils finançaient et des populations qui les entouraient. Les vendeurs de cintres aimaient les serviteurs de l’État (pour leurs vestiaires, surtout). Aujourd’hui, ces riches vivent dans des bulles climatisées, envoient leurs enfants dans des écoles privées, fréquentent les mêmes cercles exclusifs, voyagent en jet privé, déplacent leurs capitaux d’un paradis fiscal à l’autre et habitent des quartiers toujours plus isolés. Ils se présentent comme les défenseurs de la civilisation alors même qu’ils prospèrent de son démantèlement. Ils dénoncent le « communautarisme » des autres tout en organisant méthodiquement le leur.
Ils n’ont qu’une seule conviction, forte et authentique : l’argent ne manquera jamais de refuges dans ce monde qu’il ruine.
Photomontage: John Heartfield



