La sagesse d’une fleur
Mes escarmouches prennent une curieuse tangente. Après avoir écouté les leçons politiques des marmites de Socrate, voilà qu’elles prêtent l’oreille à la sagesse d’un cornouiller. Elles dérivent. Est-ce un naufrage? À vous d’en juger.
Illustration: Justin Fortier
Mon cornouiller est en fleur. Rien de bien étonnant puisqu’il en est ainsi chaque année au mois de juin. Pourtant, je suis excité comme un enfant qui reçoit un jouet neuf. Cet arbre m’enchante. Il est là, dans un coin du terrain, à pousser doucement, très doucement, car Montréal n’est pas son habitat normal. Le Cornus kousa, en effet, aime les régions plus chaudes. On le trouve plutôt vers Boston et New York où encore au Japon, d’où il provient. Mais à l’abri du vent, il survit à l’hiver québécois. Son feuillage est lustré, ses fruits sont de grosses drupes rosées, son écorce a des teintes rouille. Mais ce sont ses grandes fleurs blanc crème, en forme d’étoile, qui m’émerveillent. Je ne me lasse pas de leur beauté.
Je ne me berce pas d’illusions. Je suis conscient que vivre en ville, dans le confort d’une existence petite-bourgeoise, porte à développer une conception sentimentale de la nature. Nourri, logé, repu, elle est pour moi un jardin où je projette mes états d’âme. C’est un décor que je regarde. Pour le chasseur innu, à la poursuite du caribou forestier, au milieu de la forêt boréale, la beauté de la nature a un tout autre sens. Pour le paysan, le marin, le berger, la nature, c’est d’abord une force terrible, un lieu de lutte, et ceux-ci n’oublient pas aisément que vivre, c’est souffrir.
Au milieu de l’âpreté de l’existence, observe l’écrivain John Berger, le beau paraît l’exception. Il surgit malgré tout, malgré les blessures, malgré la faim, malgré la mort. Et c’est pour ça qu’il nous émeut. Un esprit pratique sourcillerait. Les fleurs se montrent pour donner les fruits, la lune pour éclairer la nuit, le plumage des oiseaux pour stimuler la reproduction ou pour se cacher des prédateurs. Les émotions que provoquent les formes seraient fonctionnelles. Et pourtant, ce cardinal dont la couleur m’éblouit, il ne m’est d’aucune utilité. Les oiseaux, ai-je lu quelque part, chantent la plupart du temps sans mobile. Parce qu’ils le peuvent. Pour leur bon plaisir. Pour être entendu par les autres êtres sensibles.
Pourquoi regarder ce cornouiller en fleur? Pourquoi m’en émouvoir ? Que signifie, enfin, cette émotion ? Ceci. Que la fleur qui se pare de couleurs et se manifeste au printemps n’est pas étrangère à mes sens et à mes perceptions; que les deux ont évolué ensemble; que nous appartenons tous deux au même monde. Ce qui est et ce que je perçois, en cet instant précis, en ce lieu et en ce temps, coïncident. En cette émotion, pour parler comme le géographe Élisée Reclus, le monde devient conscient de lui-même. « Il y a dans la beauté d’un coquelicot, écrit ainsi John Berger, quelque chose comme un signe que nous ne sommes pas seuls, que nous sommes plus profondément insérés dans l’existence que le cours d’une seule vie pourrait nous le faire penser [1]».
La raison moderne a révélé, par ses calculs et sa froide conception de l’expérience, qu’à l’échelle de l’univers, la longévité est un fantasme. Le Soleil va mourir, les plus vieilles pierres s’évaporeront, notre univers lui-même, pense-t-on, ne perd rien pour attendre. Inutile de lever les yeux vers le ciel pour y chercher une consolation, ricane le sceptique, il est vide. Dans les faits, rien ne dure. Tout est éphémère. L’étendue indéfinie de la matière se moque des limites ridicules des êtres vivants. Il y a là de bons motifs de désespérer. D’en conclure qu’entre le hasard de la naissance et celui de la mort, il n’y aurait rien de réel, sinon la jouissance que l’on vole au temps qui passe.
Mon cornouiller n’est pas d’accord. Il me hurle que dans cet intervalle, aussi absurde soit-il, quelque chose d’essentiel passe. Il y a dans cet instant, dans le je-ne-sais-quoi et dans le presque rien de l’existence, une présence immuable. Une puissance créatrice. Une étincelle. C’est elle que le mouvement de l’esprit entraîne dans la durée et manifeste à soi-même. La vie, raconte Pied de Corbeau, chef des Pieds-Noirs, « n’est pas plus que l’éclair minuscule de la luciole la nuit. Mais connais-tu quelque chose de plus beau qu’une luciole dans la nuit noire ?»
On recherche à tort la grandeur dans les vastes étendues, les fortunes gigantesques ou chez les personnalités politiques démiurgiques. La vérité, c’est que rien de grand ne se fait sans un point de départ minuscule. Ni sans la beauté, toujours fragile et éphémère. Comme la vie. Comme la fleur de mon cornouiller.
[1] John Berger, Pourquoi regarder les animaux, Héros-limite éditions, Paris 2011, p.82




Ce texte me rejoint et ajoute à ma réflexion sur le sens de la vie en ces temps troubles. Je lis en ce moment Sigmund Freud <L'avenir d'une illusion> sur l'homme prisonnier de ses pulsions naturelles pour échapper à l'angoisse dans laquelle cet état le plonge, s'est tourné ou bien vers des représentations religieuses ou bien un nationalisme narcissique.. en 2026 plus actuel que jamais!
Savez-vous qu'on peut faire de la confiture de cornouilles ? 🙂❤️