La résistance
Une fiction canadienne
Illustration: Justin Fortier
Mon père lisait chaque jour trois journaux, deux en français, un en anglais, mais il ouvrait rarement un livre. Sa bibliothèque était aussi dégarnie que son crâne. Il se tenait informé et s’intéressait au cours du monde, seulement la littérature ne lui disait rien. Il avait en sa possession quelques biographies politiques, des récits historiques, des ouvrages rapportés de voyage, des livres d’art, des guides touristiques, deux ou trois codes juridiques et un roman, un seul, dont j’ai oublié le titre, mais que j’ai lu, au début des années 1980, à 11 ou 12 ans.
Un roman étrange, publié en anglais dans les années 1970 et qui a dû connaître un peu de succès car il avait été traduit en français. C’est le caractère inattendu de l’intrigue qui avait soutenu ma lecture : prenant prétexte d’une crise énergétique, le président des États-Unis, une crapule dépourvue de sens moral, lance un ultimatum aux Canadiens : cédez-nous immédiatement vos ressources gazières, qui nous reviennent de droit, sinon on vous annexe. Ce synopsis avait vivement impressionné le jeune lecteur que j’étais. Quelle idée saugrenue ! De la vraie politique-fiction !
Dans le roman, la menace prend le Canada de court. Ce pays paisible, qui n’a jamais eu d’autre ambition que d’être la plus grande cité-dortoir de la planète, est tout à coup saisi de panique. Mais à Ottawa, le gouvernement garde la tête froide. Il manœuvre discrètement afin d’acquérir la pétrolière américaine Exxon, soupçonné d’être derrière le délirant projet de Washington. De tous les éléments de cette histoire, celui-ci m’avait paru le moins improbable. Il est raisonnable, pensais-je, de croire qu’un président puisse ne plus distinguer les intérêts de l’État de ceux du grand capital, et que de cette confusion émane un régime politique fondé sur la prédation et l’intimidation.
En effet, rien de ressemble plus au crime organisé que le capitalisme sauvage. Ce lien entre culture mafieuse et l’autoritarisme, Bertolt Brecht l’a montré avec beaucoup d’humour dans La résistible ascension d’Arturo Ui. Cette pièce de théâtre décrit l’arrivée au pouvoir de Hitler, au moyen d’une parabole, celle de la soumission du cartel du chou de Chicago à la volonté d’un filou, personnification du mépris universel de la justice :
Et voici, curiosité unique,
Le gangster des gangsters, le tristement célèbre
Arturo Ui, fléau que le ciel en colère
Envoya nous punir de nos iniquités,
Nos crimes, nos erreurs et nos lâchetés!
L’astuce du gouvernement canadien est malheureusement éventée, ce qui provoque un rebondissement spectaculaire dans le roman. Les Américains passent à l’offensive et déclarent la guerre à leur voisin. Bien entendu, on ne trouve nulle part sur terre une âme assez folle pour parier sur une victoire du Canada dont l’armée compte plus de généraux que de chars d’assaut fonctionnels. Les Américains, sûrs de triompher, planifient déjà l’après-guerre.
Dans mon souvenir, ce dramatique crescendo aboutit, contre toute attente, à la victoire de la finesse et de la ruse sur la brutalité et la témérité. Les Américains, pariant sur une capitulation immédiate de l’ennemi, se contentent de faire atterrir des avions militaires dans tous les aéroports situés au nord du 45e parallèle. Or, les valeureux soldats canadiens les y attendent de pied ferme avec une panoplie de missiles sophistiqués, et détruisent instantanément la flotte ennemie. Stupéfaite, l’opinion publique américaine se retourne contre son gouvernement. C’en est fait de la folie guerrière. Du moins, c’est ce que j’en ai retenu.
Grâce à mes recherches sur le web, j’ai retracé ce livre qui est en réalité deux romans, Ultimatum et Exxoneration. L’auteur s’appelle Richard Rohmer et il était major général de l’armée canadienne, ceci expliquant cela. Le vieux soldat s’est inspiré d’une crise qui a opposé les États-Unis de Nixon et le Canada de Trudeau entre 1969 et 1971, autour de des droits d’exploitation pétrolière en Arctique, et dont un des rebondissements avait été l’imposition, par le président des États-Unis, de tarifs douaniers de 10%, et une suspension de toutes les relations particulières entre les deux pays.
La relation entre Pierre Elliott Trudeau et Nixon était pour le moins orageuse. Les deux hommes se détestaient. Trudeau poursuivait une politique d’affirmation de l’indépendance du Canada sur la scène internationale. Le Canada, soutenait-il, est une souris qui dort dans le même lit qu’un éléphant. Une position pas franchement confortable, voire carrément périlleuse. Il suffit d’un rien, un faux mouvement, une saute d’humeur, pour que la souris soit aplatie. En revanche, on dit que les éléphants ont peur des souris…
La fiction a-t-elle rejoint la réalité ? Il y a quelques semaines, on a appris que l’armée canadienne a ébauché divers scénarios d’invasion militaire par les États-Unis. Qu’arriverait-il si Trump nous envoyait ses troupes ? L’armée est moins optimiste que Richard Rohmer. Selon ses évaluations, le pays capitulerait en deux semaines, dans le meilleur des cas, mais il est plus probable que la bataille ne dure que deux jours. Notre seule planche de salut, estime le haut commandement, consisterait à entrer en résistance et à adopter une tactique de guérilla.
Voilà qui déplaira à certains de nos compatriotes, moins enclins à résister qu’à collaborer. Sondage après sondage, en effet, on apprend qu’une part considérable des électeurs conservateurs de l’Ouest ne s’émeuvent pas trop de l’éventualité d’une invasion américaine. La plupart n’ont aucune disposition à se battre. À Québec, l’animateur de radio Dominic Maurais a quant à lui déclaré en ondes : « Les Américains arrivent. Moi, ce que je ressens en dedans, je ressens de la libération ». Dans les pages du Journal de Montréal, Mathieu Bock-Côté souffle le chaud et le froid. Il soutient avec verve qu’il faut résister aux menaces américaines, même s’il passe son temps, depuis des années, à affirmer que le trumpisme est une libération, une contre-révolution jubilatoire pour la droite, et que les Québécois doivent craindre le Canada bien plus que les États-Unis. Son cœur est à prendre!
Enfin, il y a tous les gens raisonnables et animés des meilleures intentions qui interviennent quotidiennement dans les médias pour nous rappeler que Trump n’est pas éternel, qu’on pourra redresser le navire en perdition qu’est l’Amérique, qu’il faut rendre justice à toutes les parties, que le vrai scandale, c’est de parler de fascisme, de s’indigner, d’en appeler à la lutte. Ces gens raisonnables flattent en fait la bête dans le sens du poil dans l’espoir qu’elle ne les dévore pas. Ils tomberont des nues lorsque leur bonne volonté se trouvera broyée par le choc des puissances autoritaires. Un peu comme doivent être abasourdis, ces jours-ci, bien des citoyens anonymes de Minneapolis, où la police des frontières et de l’immigration (ICE) brutalise la population, emprisonne les enfants de 2 ou 5 ans et tue des innocents.
Je me suis souvent demandé ce que c’est vraiment que de résister. Pas de jouer au résistant, pas de désobéir dans une société somme toute ordonnée et paisible. Mais tenir bon, rester droit, conserver un sens des responsabilités humaines là où la grande mascarade du mal efface tous les repères. Là où le pouvoir accuse de « terrorisme domestique » une mère et un infirmier, après les avoir assassinés parce qu’ils ont voulu porter secours à leur prochain. Là où tous les moyens paraissent justifiés dans la poursuite de fins politiques au mieux nébuleuses, le plus souvent honteuses. Je ne crois pas qu’on puisse trouver la réponse à cette question dans sa conscience, sa raison, sa liberté, dans tout ce qu’il s’agit pourtant de sauver.
J’ai regardé hier une vidéo où l’on voit un homme dans la soixantaine émerger d’un nuage de gaz lacrymogène à Minneapolis. Un jeune accourt vers lui en criant : « Ça va ? ». Ce à quoi le monsieur gazé répond : « Oui, ça va, je suis juste terriblement en colère ». C’est un libraire, plus accoutumé à la poussière des livres qu’aux bombes fumigènes des policiers. Quelques kilomètres plus loin, des hommes et des femmes tiennent un siège devant les bureaux de ICE, en produisant des bruits insupportables. Des femmes prennent en photo les plaques d’immatriculation des voitures des agents de ICE qui quittent les lieux. Elles les publient sur des réseaux d’informations, afin que chacun puisse les repérer dans les quartiers où ils circulent. Les églises organisent des popotes pour nourrir tout ce monde. Au coin d’une rue, une femme d’origine mexicaine pleure. On vient de l’aider à échapper à la police. Ce soutien d’inconnus l’émeut. Comment est-ce possible ? « Je ne fais que ce que je voudrais qu’on fasse pour moi en pareille circonstance », lui répond simplement la femme à ses côtés.
Dans son roman Un peu d’air frais, écrit avant la guerre, George Orwell met en scène un vendeur d’assurance, Georges Bowling, archétype de l’homme quelconque. Pressentant que la guerre approche, Bowling s’interroge sur l’effondrement possible de la démocratie anglaise. « Qu’est-ce que cela changerait pour moi ? », se demande-t-il. « La vérité est que ça ne fera probablement pas la moindre différence. Le type ordinaire comme moi, celui qui passe inaperçu, suivra son train-train habituel ». « Et pourtant, poursuit-il, cette perspective me terrifie ». Bowling pourrait facilement s’épargner le pire en laissant les maux déferler sur le monde. Mais à cette idée, tout son être se braque. Il ne veut pas qu’on lui pardonne ses péchés ou sa lâcheté. Il veut dire non ! Parce que c’est ce que la décence commande.
J’ai une amie anarchiste qui m’a confié un jour que si elle n’avait pas la conviction profonde que la justice et la liberté se trouvent au fondement de l’histoire, elle n’aurait pas la force de vivre dans ce monde ni la folie de vouloir le changer. Ce n’est pas pour elle une affaire de doctrine, une passion effrénée pour une idée, elle n’a pas la détermination bornée d’une fanatique. C’est une croyance. Une intuition. Le sentiment qu’elle se fait de la droiture.
Voilà, je pense, ce qu’est l’essence de la résistance : un acte de foi. Une disposition intime qui nous permet de comprendre ce qui nous oblige, malgré la mascarade du mal, malgré la confusion, malgré la peur; qui nous permet de voir que cette voisine venue de loin, qu’on ne connaît pas, qui ne sera peut-être jamais notre amie, est néanmoins notre semblable, que son sort est le nôtre, et que les représentants de l’ordre qui la pourchassent de leur haine sont les véritables étrangers. La certitude irrépressible que devant cette force qui les dépasse, les gangsters et les crapules, qui sont des êtres sans foi ni loi, désarment. Toujours. Partout. Car si le mal a parfois le nombre et la dureté pour lui, il demeure à jamais incohérent et friable.



Merci. Je pourrais le mettre en majuscules, ou gloser, mais juste.... merci. Ça fait du bien.
Merci pour l'espoir Mark.