La canicule
Comment calmer la colère du ciel
œuvre: Isaac Cordal
Paris brûle. La France est une étuve. Aux fenêtres des écoles de la vieille République, on a posé des toiles en aluminium afin de contrer les rayons du soleil. Leur nom est un aveu : des couvertures de survies. Énergie de France a mis à l’arrêt une centrale nucléaire de crainte qu’elle surchauffe. En Antarctique, c’est l’hiver, mais il fait 12 degrés. Les Manchots empereurs sont stupéfaits. À Montréal, le printemps est pluvieux et les inondations se multiplient. Le petit propriétaire, les deux pieds dans l’eau, frémit. On annonce encore des orages.
Longtemps, la météo fut le sujet de conversation par excellence de ceux et celles qui n’avaient rien à se dire. À l’inconnu que l’on croisait ou à l’oncle ennuyeux, on pouvait toujours lancer : « Il fait beau, n’est-ce pas» ou «vivement que l’hiver finisse». On se moquait ensuite des météorologues dont les prévisions chiffrées s’avéraient erronées une fois sur deux. On se quittait en se lançant, avec une douce insouciance : «Il n’y a plus de saison».
Cette époque radieuse est terminée. On consulte désormais avec angoisse les bulletins météo. La moindre cellule orageuse présage de tornades ou de déluges bibliques. Les teintes de rouge et d’orange sur les cartes évoquent le climat de Mercure et non celui de la Terre. Les sécheresses succèdent aux feux de forêt et les alertes sont plus fréquentes que l’annonce de jours ordinaires. La prévision d’une pluie de crapauds, je crois, n’étonnerait personne. Désormais, la moindre discussion sur la pluie et le beau temps provoque des angoisses apocalyptiques.
Il n’y a, semble-t-il, que les ministres et les grands capitalistes qui trouvent le courage de demeurer impassibles devant les fronts chauds et les tempêtes. Au Canada, le gouvernement Carney abroge les politiques environnementales avec une confiance qui force l’admiration. Le climat rend l’agriculture hasardeuse ? Les mauvaises récoltes haussent le prix des aliments ? Ottawa a la solution : légaliser à nouveau des pesticides jugés dangereux pour la santé. Aux États-Unis, les républicains misent sur le charbon, le pétrole, la voiture, les années 1950, peut-être même 1870, avec une conviction inébranlable. En Colombie, le nouveau président d’extrême droite, Abelardo de la Espriella, annonce dans la joie et l’allégresse une ruée vers les énergies fossiles. En France, Madame Barbut, la ministre de la transition écologique, qui détient des actions chez Total, Airbus, Zara et BNP Paribas, soutient qu’elle ne pouvait pas prévoir les canicules qui accablent son pays. «Je ne suis pas madame Météo». Ce fut sa seule déclaration. Pourtant, la chaleur est si intense que le Rassemblement national s’est enfin décidé à lire les rapports du GIEC sur le dérèglement climatique.
La droite nationale, ainsi gavée de science, en a tiré une solution géniale : acheter à tous les Français de la climatisation. Mon appartement est climatisé, alors, je ne m’objecte pas. Seulement, derrière cette proposition on entend bien la seule promesse dont est capable le climatosceptique ébranlé : l’inertie. Ne rien changer. S’adapter. Se réjouir de la perspective de vivre confiné pour se mettre au frais tandis que s’accroît le désert. Mener la vie rêvée d’un concombre oublié au fond d’un tiroir de frigo.
Nous avons trop chaud, nous avons soif, nous craignons la violence des éléments. On se tourne vers nos chefs. Capitaine! Capitaine! Voyez cet iceberg droit devant. Que devons-nous faire ? Ne doutant de rien, et désireux de ne pas bousculer les habitudes de ses passagers, le capitaine répond : accélérons ! Fonçons à toute vapeur ! La machine nous sauvera.
***
Selon l’anthropologue Arthur Maurice Hocart, la fonction première des rois anciens n’était pas de gouverner, mais d’assurer la prospérité par le respect de rites aiguillant les puissances vitales du monde vers la société. Le pouvoir était garant de l’harmonie du monde. Les anciens prenaient cette responsabilité au sérieux. Dans les îles du Pacifique, autrefois, si par malheur la mousson arrivait trop tôt, le pouvoir était aussitôt accusé d’avoir failli à sa tâche, et le chef était sacrifié.
En Angleterre, jusque tard dans le xxe siècle, le peuple voyait le beau temps comme un signe de la sagesse du monarque. Cette même bonne vieille idée d’efficience surnaturelle nous fait encore croire qu’un gouvernement peut être responsable des soubresauts de l’économie mondiale, de l’inflation, des crises boursières, des conséquences des guerres lointaines. Il n’y a pas une élection qui ne tourne autour de la promesse de prospérité. Pas un chef politique qui n’assure être le mieux placé pour incarner l’ordre et l’abondance.
Bien sûr, nous en savons trop, de nous jours, sur les vents et la pluie pour penser que le pouvoir puisse s’en porter garant. Mais les anciennes sociétés humaines ne croyaient pas que leur roi maîtrisait les forces de la nature. Ce fantasme, c’est celui de la société capitaliste. Les Anciens avaient plutôt la conviction que le respect de certains rituels permettait aux humains de se maîtriser eux-mêmes, et donc de présenter un front uni contre les coups du sort. Dans le langage des vieilles croyances s’exprimait une vérité simple : le dérèglement du pouvoir peut entraîner celui de la vie. L’oubli de la culture, de la justice, des formes de solidarités sans lesquelles aucune existence humaine satisfaisante n’est possible, cela menace ce qui est sacré.
Je propose que l’on écoute les sagesses anciennes. Soyons plus conservateurs que les conservateurs. Ne nous satisfaisons pas d’un passé si récent qu’il n’est même pas passé. Rétablissons les traditions à l’origine de toutes les traditions. Retournons aux sources. Adoptons les vieilles règles constitutionnelles des chefferies des îles du Pacifique. Inscrivons dans nos lois fondamentales, gravons sur les frontons de nos parlements, affichons au-dessus de la tête de nos juges leur maxime ancestrale et salutaire :
Si les usages frivoles de notre puissance provoquent la colère du ciel, il n’y a qu’un seul remède pour l’apaiser : sacrifier les mauvais chefs.



Sacrifier les mauvais chefs oui, mais aussi, peut-être, sacrifier la climatisation de nos institutions démocratiques afin de leur faire comprendre l'urgence et surtout la réalité de la population. Simplement une réflexion... à chaud!